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La désobéissance civile a la patate

Amélie Mouton
Article publié dans Imagine demain le monde (n°88 – novembre/décembre 2011)

Entre Henry David Thoreau (19e siècle), pionnier de la pensée écologiste, et les militants du Belgian Field Liberation Movement, qui avaient organisé, fin mai, un rassemblement contre un champ expérimental de pommes de terre OGM à Wetteren, il y a un point commun : la désobéissance civile. Démonstration en plein champ.

Cette méthode de résistance non violente, qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, consiste à braver la justice pour défendre sa cause. A leurs risques et périls, les militants entendent ainsi provoquer le débat et faire évoluer des lois jugées non démocratiques.

Dénoncer les intérêts purement commerciaux

En ce dimanche de la fin du mois de mai, une foule hétéroclite et inhabituelle se presse aux abords d’une piste cyclable qui traverse les champs aux abords de Wetteren, petite ville flamande située non loin de l’autoroute Bruxelles-Gand. A l’horizon, trois gigantesques éoliennes surplombent un étonnant petit marché : des agriculteurs bio des fermes voisines vendent leurs légumes et leurs fruits de saison, tandis qu’à leurs côtés, des militants anti-OGM proposent pin’s, T-shirts et livres aux passants. Des centaines de personnes, retraités, familles, jeunes, sont venus de tous les coins de Belgique pour participer à une action de mobilisation contre des essais de pommes de terre OGM réalisés en plein champ, une pratique autorisée en Flandre, contrairement à la Wallonie et à Bruxelles, qui ont – pour le moment – opposé leur veto.

Cette recherche, menée conjointement par l’Université de Gand, la Hogeschool de Gand, l’Institut flamand pour la recherche sur l’agriculture et la pêche (ILVO) et l’Institut flamand pour la biotechnologie, vise à observer la résistance au mildiou de ces pommes de terre génétiquement modifiées. Ce qui dérange les militants du Belgian Field Liberation Movement, le collectif qui organise la manifestation, c’est non seulement le risque de dissémination (on découvrira plusieurs dizaines de ruches non loin du champ !) mais aussi la finalité de cette expérience. Financée notamment par BASF, un géant allemand de la chimie, qui produit l’une des variétés testées, elle servirait surtout des intérêts commerciaux. « Ces essais sur le terrain sont inutiles et dangereux. Et ils sont un exemple flagrant de la dépendance actuelle des scientifiques vis-à-vis de l’agro-industrie, qui laisse sa poursuite aveugle du profit primer sur l’intérêt public », explique un militant du Field Liberation Movement.

Désobéir a un coût

En marge de la manifestation autorisée par la police, qui maintient la foule à bonne distance du champ incriminé, quelques dizaines de personnes se préparent à réaliser une action de désobéissance civile. De petits groupes de volontaires se forment un peu partout et élaborent des stratégies pour passer le cordon de policiers qui protège le champ. Leur objectif est d’arracher les pommes de terre OGM pour les remplacer par des patates bio, « d’une variété qui résiste naturellement au mildiou ».

Denis, un sexagénaire qui milite dans un collectif anti-OGM en Picardie, les regarde d’un air approbateur : « Qu’est-ce qui le plus criminel ? Faire des essais en plein champ, qui menacent la santé des générations futures, ou désobéir à des mesures injustes ? J’ai choisi mon camp. » Dans les groupes de désobéissants, l’heure est au briefing : « Surtout, pas de violence. Si vous voyez quelqu’un qui est agressif, physiquement ou verbalement, calmez-le », explique un des membres du Belgian Field Liberation Movement, formé à l’action non violente. Les risques sont également évoqués et chacun doit les soupeser en conscience. Car désobéir a presque toujours un coût judiciaire, qui va de l’arrestation administrative aux poursuites pénales. Dans ce cas, elle peut aussi se traduire, concrètement, par le paiement de dommages et intérêts qui s’évalueront à l’aune des crédits de recherche dépensés pour les doctorants qui travaillaient sur ce champ expérimental. Un appel à la solidarité a d’ores et déjà été lancé, et les ventes des produits aux stands anti-OGM serviront à couvrir une partie des amendes.

Thoreau, Gandhi, Martin Luther King…

Ces désagréments, Guy et Dominique, un couple de faucheurs volontaires qui fait partie de l’importante délégation venue de France pour soutenir le mouvement, les connaissent bien. Multirécidivistes, ils sont passés de nombreuses fois devant les tribunaux. « J’ai encore un jugement en juin et en septembre, et cette fois je risque la prison, explique posément Dominique avec un regard décidé. Mais cela ne me fait pas peur, j’ai pris ce risque en conscience, après avoir consulté ma famille. Ce sera un symbole fort dans un pays où la grande majorité des citoyens ne veut pas des OGM. Nous avons fait le choix de manger bio il y a 30 ans, et nous devons nous bouger pour défendre ce choix alimentaire. Or, à notre insu, le bétail est nourri avec des OGM, des cultures se font en plein champ, au risque d’une dissémination. Donc nous considérons que la loi n’est pas démocratique. Nous sommes obligés d’entrer en désobéissance pour la faire évoluer. Puisque la démocratie est bafouée, nous n’avons pas d’autre choix pour contrer des firmes comme Monsanto ou BASF. »

Quelques heures plus tard, le Belgian Field Liberation Movement a atteint son but. Le champ de patates est détruit. La prise d’assaut du champ, très spectaculaire, est néanmoins restée pacifique, même si on compte quelques blessés dans l’escalade de la clôture qui entourait le champ. Certains vont payer le prix fort pour leur participation. Barbara Van Dijk, une jeune chercheuse de la KUL, sera licenciée quelques semaines plus tard pour avoir été l’une des organisatrices de cette action. Dans une interview accordée au journal Inf’OGM, elle se dit néanmoins ravie de tous les débats que son licenciement a suscités. « Ils ont permis de susciter la critique sur les connaissances que la science produit. Ainsi que sur l’usage qui est fait de ces connaissances dans la société. Il est très important de se rappeler que les productions scientifiques sont largement définies par un contexte social, politique et économique. En tant que chercheurs, on a une raison de plus pour se mêler à ce débat qui pourrait nous mener vers une science plus citoyenne. »

A Wetteren, Guy, Dominique et les jeunes désobéissants du Belgian Field Liberation Movement ont ainsi perpétué une longue tradition, qui débute avec Henry David Thoreau, écrivain et auteur du premier livre consacré à la désobéissance civile, en 1849. Cet amoureux de la nature sauvage, considéré comme un des pionniers de la pensée écologiste, a fait de la prison pour avoir refusé de payer ses impôts, une façon de protester contre la politique esclavagiste du gouvernement américain. « Si la machine du gouvernement est de telle nature qu’elle nous requiert pour être l’instrument de l’injustice vis-à-vis de notre prochain, alors, je vous le dis, violez la loi », explique-t-il dans son livre. Sa pensée va inspirer tous les mouvements de résistance non violente et des figures légendaires telles que Gandhi ou Martin Luther King.

A l’invitation du collectif Belgian Field Liberation Movement, des citoyens se sont rassemblés pour contester la présence d’un champ expérimental d’OGM à Wetteren. Parmi eux, des désobéissants civils qui vont franchir grilles et cordon policier pour détruire cette culture jugée illégale.

Aujourd’hui, des associations comme Greenpeace usent aussi de cette stratégie comme moyen de pression, par exemple lorsque ses militants empêchent le passage d’un convoi de déchets nucléaires. Face aux dérives du monde capitaliste, il semble qu’il y ait, ces dernières années, un regain d’intérêt pour la désobéissance civile. En Belgique, un groupe dénommé Désobéissance civile Belgique a été créé en 2009 et comporte aujourd’hui des sections dans plusieurs villes.

20 février 2012 http://www.mondequibouge.be/index.php/2012/02/la-desobeissance-civile-a-la-patate/

Photos: A. Mouton

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« Des désobéissants qui croient en la justice… »
Dans une démocratie, la loi est fondamentale et garantit le respect des droits fondamentaux. Elle peut aussi être un moyen de lutte important : connaître ses droits permet de mieux les faire respecter, au travail, à l’école, dans la vie de tous les jours. « Une loi est le résultat d’un rapport de force, explique Manuel Lambert, de la Ligue des droits de l’Homme. Normalement, la séparation des pouvoirs permet de garder un certain équilibre mais on constate aujourd’hui que le pouvoir exécutif, à l’origine de près de 80 % des nouvelles propositions de loi, a pris le pas sur le législatif et le judiciaire. Du coup, les lois sont beaucoup plus dépendantes des logiques des partis politiques et, même au niveau du parlement, il devient plus difficile de les contester. »
Autre problème, l’exécutif, beaucoup plus sensible aux réactions de l’opinion publique, a tendance à vouloir faire passer rapidement de nouvelles mesures législatives sous le coup de l’émotion suscitée par certains drames, comme celui du crime raciste d’Anvers, en 2009. « Une nouvelle législation sur les armes a été adoptée très peu de temps après, mais elle a dû finalement être modifiée deux fois. Si tout cela partait d’une bonne intention, cette précipitation est toutefois nuisible. »
« Dans certaines conditions, on peut violer la loi »
Plus inquiétant, la Ligue des droits de l’Homme relève que de nombreuses lois liberticides ont été adoptées, surtout après le 11 Septembre, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, justifiant notamment de nouvelles méthodes « particulières » d’enquête de police. « Nous avons déjà, dans notre arsenal pénal, de quoi punir les actes terroristes. Nous nous demandons dès lors à quoi peuvent bien servir ces nouvelles lois, sinon à réprimer des formes de contestation sociale », poursuit Manuel Lambert. Car un durcissement se fait sentir depuis quelques années : arrestation préventive de clowns du No Border Camp, un rassemblement de jeunes qui s’opposent aux politiques actuelles d’immigration, alors qu’ils se rendaient à une euro-manifestation contre l’austérité ; condamnation de militants de Greenpeace qui s’étaient introduits avec des banderoles au dernier Sommet européen précédant la Conférence sur le climat de Copenhague ; mise sur écoute, en 2001, de quatre altermondialistes accusés de faire partie d’une organisation criminelle parce qu’ils avaient mis sur pied une manifestation pacifique lors d’un sommet européen des ministres des finances à Liège.
« A mon sens, il n’y a pas assez de vigilance, constate Manuel Lambert. Il y a un gros travail de transmission d’informations à faire, de la part des ONG, mais aussi des représentants politiques et des citoyens eux-mêmes. » La Ligue des droits de l’Homme a ainsi mis en place un Comité de vigilance en matière de lutte contre le terrorisme et fait du lobbying auprès des représentants politiques pour que les lois antiterroristes évoluent. Elle reconnaît aussi la légitimité de la désobéissance civile, qu’elle ne pratique pas mais juge complémentaire à son action. « Dans certaines conditions, on peut violer la loi, c’est un moyen de produire du débat et de la faire évoluer. A condition de le faire de manière publique, non violente, sans finalité lucrative et en assumant pleinement les éventuelles poursuites. En fait, les désobéissants croient en la justice, pas nécessairement comme institution, mais comme principe supérieur. »

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